Autodidacte, réalisateur depuis l’adolescence, aussi à l’aise en fiction qu’en documentaire ou en publicité, Gaetano Naccarato revendique une approche à la fois artisanale et technologique de l’image. Son nouveau court-métrage, Mémoires silencieuses, tourné en grande partie à Chambéry, a déjà entamé une trajectoire remarquée : le film a remporté le prix du meilleur court métrage aux festivals internationaux de Houston et de Lyon, avant d’obtenir une qualification pour les Oscars 2026. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, sa façon se travailler et son attachement au territoire chambérien.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir réalisateur, et à quel moment avez-vous su que c’était votre voie ?
Gaetano : « Très tôt. Vers cinq ou six ans, je savais déjà que je voulais raconter des histoires avec l’image. Pas forcément “le cinéma” au sens strict, mais l’image comme moyen de transport : je voyageais à travers les films. Je me disais : si j’arrivais à faire ressentir ça aux autres, ce serait formidable. ».
Il confie avoir réalisé très jeune ses premiers projets “comme une démarche professionnelle”, en dehors des écoles : « À 17 ans, j’ai produit et réalisé un premier long métrage. À 19 ans, un deuxième, indépendant et autoproduit, qui a été vendu au Festival de Cannes. Ça m’a mis directement dans la vie active. »
Vous explorez des formats et des genres très variés, de la fiction au documentaire en passant par la publicité. Qu’est-ce qui vous attire dans cette diversité de formes de création ?
Gaetano : « J’aime les formats. Je n’ai jamais voulu m’enfermer. J’ai fait du long, du court, du doc, de la pub : chaque format m’apporte quelque chose de différent avec ses contraintes, ses libertés. »
Cette diversité, Gaetano l’a aussi mise au service de missions plus “institutionnelles” : « J’ai été conseiller en communication audiovisuelle pour l’Union Européenne pendant quatre ans, sur des sujets liés à l’agriculture, avec une quinzaine de pays. Et j’ai terminé ce parcours par la réalisation d’un documentaire “Farmer, a way of life“ où j’ai eu carte blanche, ce qui est extrêmement rare. »
Vous tournez dans des territoires très différents à travers le monde. Comment ces lieux multiples nourrissent-ils votre imaginaire et votre regard de cinéaste ?
Gaetano : « J’ai besoin de terrains de jeu. Mais je crois surtout que ce n’est pas “le lieu” qui crée : c’est l’image que j’ai en tête, et ma capacité à aller la chercher. »
Il insiste sur son profil “hybride”: « Je suis réalisateur, mais aussi technicien. Quand on est autodidacte, on commence souvent sans moyens. Alors on développe des techniques, un savoir-faire. Et ensuite, même quand les moyens arrivent, je ne veux pas les perdre : je veux les amplifier. »
Votre nouveau film, Mémoires silencieuses, vient de voir le jour. Comment est né ce projet ?
Gaetano : « Je voulais raconter une histoire courte. Le court-métrage, pour moi, est un art à part entière. Et pour le sujet que je portais - la mémoire des soldats, leurs traumatismes, les non-dits - le format court était le bon. »
Le déclic vient de la productrice du film vient de la productrice du film, Priscilla Delay. Apprenant qu’un lieu de tournage à Chambéry était voué à une transformation imminente, elle suggère de tourner sans attendre. Trois semaines seulement séparent alors le début du tournage de la destruction du site.
Sans dévoiler l’intrigue, quelle ambiance ou quelles émotions avez-vous souhaité explorer dans ce film ?
Gaetano : « Quelque chose d’universel et de sensoriel. Un film sur ce qui reste dans un corps, dans une mémoire, quand les mots ne suffisent plus. Un film de guerre, oui, mais surtout un film sur l’empreinte et le silence. » Il évoque la recherche d’immersion : une mise en scène pensée pour “embarquer” le spectateur, avec une patte visuelle reconnaissable, quel que soit le sujet.
Une technologie maison au service de l’image
Le film s’appuie aussi sur un procédé que le réalisateur développe depuis plusieurs années : NaCloud, une technologie hybride entre 2D et 3D pensée dès le tournage.
Gaetano : « L’idée, c’est de ne jamais arriver en postproduction en se demandant comment faire. Les éléments numériques sont anticipés sur le plateau, comme des partenaires invisibles que j’intègre ensuite avec précision. »
Dans Mémoires silencieuses, cette approche se mêle aux techniques plus classiques (compositing, matte painting, 3D) pour enrichir les décors réels sans perdre en réalisme. « La technologie reste au service de l’image ajoute-t-il, elle ne fait pas le film, mais permet de ne pas être limité par le réel. »
La majorité du film a été tournée à Chambéry. En quoi ces lieux précis dialoguent-ils avec d’autres territoires que vous avez filmés ailleurs, et comment ont-ils nourri l’atmosphère du film ?
Gaetano : « Le territoire chambérien est d’une richesse visuelle incroyable : variété de paysages, accessibilité, talents locaux… Et il y a une attractivité réelle, y compris pour l’étranger. » Dans Mémoires silencieuses, le décor devient un partenaire narratif. Le film évoque notamment un soldat américain parachuté dans les Alpes durant la Seconde Guerre mondiale : la topographie, l’air, les reliefs, tout participe à l’atmosphère.
Tourner dans des environnements que vous connaissez intimement, notamment avec des visages et des talents locaux, qu’est-ce que cela transforme dans votre manière de diriger et de créer ?
Gaetano : « Ça change tout… et ça ne change rien. Ça change parce qu’il y a une confiance, une proximité, une énergie de groupe. Et ça ne change rien parce que l’exigence est la même. »
Sur ce film, le réalisateur a dû composer avec une contrainte extrême : « On ne pouvait pas être plus de quatre sur le tournage, acteur compris. Impossible d’utiliser la pyrotechnie classique. Il fallait faire un film “à spectacle” sans argent, avec des contraintes de sécurité, des casques, des gilets, une météo catastrophique… pluie, brouillard, soleil dans la même journée. »
Le résultat, dit-il, l’a ramené à l’essentiel : « Un acteur, une caméra, un lieu. Du cinéma pur. »
Comment avez-vous choisi l’acteur principal, Éric Gervasoni ?
Gaetano : « C’est une découverte énorme. Je l’ai découvert à travers le sport, le judo. Je suis judoka moi-même. Je l’avais croisé sur les tapis, et il avait aussi passé un casting il y a longtemps sur un projet précédent ».
Professeur de de judo à Chambéry, Éric Gervasoni incarne un ancrage local qui a compté dans la rencontre humaine, même si le choix est resté avant tout artistique, précise Gaetano.
« Quand je l’ai vu, j’ai tout de suite pensé qu’il avait une présence, une tête, un physique… et surtout quelque chose de très naturel. »
Votre film a déjà rencontré un écho sur la scène internationale, notamment lors de festivals à Houston et à Lyon, avant d’être qualifié pour les Oscars 2026. Qu’est-ce que ce parcours et cette reconnaissance représentent pour vous et pour la suite de votre parcours ?
Gaetano : « Les prix internationaux, c’est évidemment une reconnaissance très forte. Ils valident un travail mené sur le long terme et un vrai parcours en festivals. La qualification aux Oscars vient ensuite, comme une étape supplémentaire, mais il faut rester lucide : la “course” qui suit, c’est un autre monde, avec des budgets de promotion colossaux. Nous, on est un film véritablement indépendant. Arriver au stade de la qualification, c’est déjà énorme. »
Il précise que ce n’est pas sa première : il avait déjà connu une qualification auparavant dans le documentaire, mais refuse d’en faire une obsession : « La nomination n’est pas une fin en soi. Si ça vient, tant mieux. Sinon, ça n’enlève rien. Il ne faut pas faire des films en fonction de la mode : on s’y perd. »
La suite est déjà en mouvement : « Mémoires silencieuses est en développement en version long métrage. J’ai aussi d’autres projets en gestation : un autre long, un autre court, ainsi que des projets publicitaires, menés en parallèle, qui nourrissent également ma recherche visuelle et narrative. »
Mémoires silencieuses, une projection en exclusivité le 26 février 2026 au Cinéma Le Pathé
La Ville de Chambéry et Sanctuary Films organisent une soirée cinéma gratuite au Pathé Chambéry autour du court métrage Mémoires Silencieuses, réalisé par le cinéaste chambérien multi-récompensé Gaetano Naccarato. Tourné en grande partie à Chambéry, le film plonge dans la Seconde Guerre mondiale et explore les non-dits, les traumatismes des soldats et les zones d’ombre de l’Histoire. Cette première projection départementale sera précédée de son documentaire Farmer, a Way of Life, consacré au monde agricole et également primé à l’international. La séance, en présence de l’équipe du film, sera suivie d’un échange avec le public et rassemblera acteurs économiques, réseaux locaux, cinéphiles et habitants. L’entrée est gratuite (réservation conseillée) grâce à l’engagement du réalisateur et au soutien des partenaires : Banque de Savoie, BDO, Sulpice TV, Groupama, Pathé, Poisson d’Avril et le Restaurant Casa Serra, où la soirée se prolongera autour d’un cocktail dînatoire (15 €, sur réservation).
Informations pratiques
- Pathé Chambéry - Jeudi 26 février 2026
- Accueil des spectateurs : à partir de 19h
- Début des projections : 19h30
- Entrée gratuite (réservation conseillée)
- Site internet : www.memoiressilencieuses.com
- La soirée se prolongera par un cocktail dînatoire au Restaurant Casa Serra. Tarif : 15 € par personne – places limitées. Réservation en ligne : www.casa-serra-chambery.com (indiquer « Mémoires Silencieuses » dans la réservation.)
